Discussion avec Camille Goyette-Gingras : La vie d’attachée de presse


Louis Gabriel Parent-Belzile
mercredi, 23 novembre 2016


La communication politique d’aujourd’hui est souvent une affaire d’experts, formés sur les bancs des universités à manier le spin et l’agenda setting. Certains de ces experts sont recrutés après une carrière de lobbyiste, d’autres vont même jusqu’à jouer les globetrotter, louant leurs services une campagne à la fois au profit de partis unis seulement par un courant idéologique. Ces spécialistes, bien que maîtres de la forme, sont parfois limités sur le fond. On me parlait par exemple récemment de l’attachée de presse d’un ministère qui ne savait pas réciter le nom exact dudit ministère, et qui n’avait pas la moindre idée des principaux enjeux qui occupaient ses employeurs. Ce n’était pas son rôle, elle n’avait d’intérêt que pour ses propres responsabilités.

 

La politique, toutefois, n’est pas toujours affaire de technocrates. Même en 2016, on y retrouve du personnel passionné, mu par les idées, voire les idéaux, ayant adopté les communications, non pas comme simple métier, mais comme moyen de contribuer à une cause qui leur tient à cœur. On en rencontre dans tous les partis, du Wild Rose albertain jusqu’à Québec Solidaire.

Parfois, leur parcours est atypique. C’est le cas de Camille Goyette-Gingras, qui a étudié la mode masculine avant de devenir l’attachée de presse du député bloquiste de Terrebonne, Michel Boudrias. Dans notre épisode de cette semaine, vous pourrez entendre l’entrevue que nous avons réalisée avec ce vétéran de l’armée canadienne qui veut faire du Québec un pays. Nous avons profité de notre rencontre pour poser quelques questions à Camille, afin de vous présenter les rôles et la réalité d’une attachée de presse à travers le regard de cette jeune femme que deux téléphones ne semblent jamais quitter.

De fil en aiguille

« Je me suis mise à m’impliquer un peu par hasard », nous explique-t-elle d’entrée de jeu, « puis finalement je me suis impliquée vraiment, vraiment beaucoup. J’ai été candidate d’Option Nationale, et après ça je suis allée au Bloc, puis j’ai rencontré des gens du PQ et je suis allée au Parti Québécois ». « J’étais assez contestataire, j’ai mené de petites campagnes, des campagnes de communication, vers la fin de ma vie militante, et Michel Boudrias m’a remarquée, il m’a engagée » résume celle qui, depuis cet été, fournit également ses services au député bloquiste de Mirabel, Simon Marcil.

« J’ai toujours aimé les sujets qui mènent à des discussions animées : [comme] la gratuité scolaire, la nationalisation des lignes d’accès aux télécommunications, et les méthodes d’accès à l’indépendance, mon dossier préféré ». C’est sur ce dernier point que sa principale campagne militante avait porté. « C’est aussi une position que mes patrons partagent, on demande à sortir du dogme référendaire. On n’est pas contre les référendums, mais on pense que l’indépendance c’est [aussi] autre chose. Le référendum fait partie d’un processus ». Elle nous dit en riant que certaines personnes vantent la présence des femmes en politique parce qu’elles seraient plus consensuelles. Camille préfère alimenter le débat, souffler sur les braises de la discussion. Ce qu’elle pense, ce qui l’anime, elle le dit sans détour, avec une passion palpable.

Un service public

Cette passion, on la souhaite à toute personne voulant être attachée de presse. Non seulement on ne fait évidemment pas fortune lorsqu’on travaille pour un parti politique, mais le travail d’attachée de presse demande du dévouement, les horaires peuvent être chargés. « Le matin, je fais ma revue de presse. S’il y a des enjeux spécifiques, je les présente à Michel et on voit si on fait quelque chose. Mais d’habitude, on aime moins être en réaction, on aime mieux être proactif ». En politique fédérale, il faut dire, les occasions ne manquent pas. «Si j’ai une conférence de presse qui s’en vient, je prépare ma conférence de presse. Sinon, je travaille sur ma campagne médias sociaux. Je programme des publications, j’appelle des journalistes. Des fois, je vais à un endroit qui s’appelle le foyer. C’est juste en face de l’entrée des députés [à la Chambre des communes], c’est là que les journalistes se tiennent ». Elle y attire leur attention, par exemple, sur une question qu’entend poser son député. Plus souvent qu’autrement, c’est toutefois avec divers organismes de la société civile qu’elle s’entretient. « Avec Simon Marcil, je travaille beaucoup avec des syndicats. Je vais les voir, je demande s’ils ont des revendications, on regarde s’il y a quelque chose d’urgent sur quoi on peut préparer une sortie ». Dans la vie d’une attachée de presse, souligne-t-elle, il n’y a pas de routine.

« Je travaille à Ottawa du lundi au mercredi, puis le reste du temps je suis à Terrebonne ou à Mirabel. Je n’ai aucun quotidien ». Sur la route, elle travaille dans les transports, dans lesquels elle a généralement la compagnie de ses patrons. « C’est le moment que j’utilise pour discuter avec mes députés. Des fois, je les mets en scène, je fais la journaliste, je les challenge, on se pratique comme ça ». Au bout de chaque trajet, le défi est de se remettre promptement à ses autres responsabilités, « c’est d’avoir une bonne méthode de travail ». « Pour la vie personnelle, bien…tu t’arranges », et quand on lui demande si elle a le temps d’en avoir une, c’est en riant qu’elle répond « pas beaucoup. Faire de la politique, c’est un service public ». « Ce n’est pas comme ça pour tout le monde, mais moi j’ai décidé que je prenais ce temps pour faire de la politique active. C’est sûr que je vois moins mes amis et ma famille, je n’ai pas l’intention de faire ça toute ma vie ». Ce qui ne veut pas dire qu’elle se plaint : « Ma vie est un peu sur pause, je travaille tout le temps, mas j’adore ça».

Pas qu’une affaire de « cassette »

« Dans les relations de presse, le mot relations est super important. Il faut créer une relation avec les gens des médias, peu importe le média », répond-elle quand on lui parle de ses rapports avec les journalistes. « Il faut sortir du ‘‘je suis un mur de brique et tu ne parles pas à mon boss si je ne veux pas’’, ça ne sert à rien au bout du compte. Le journaliste veut de l’information, il faut être prêt à lui en donner. Le journaliste comprend que tu ne peux pas tout lui dire. Il va s’essayer, mais si tu comprends ça… ». L’important, « c’est de créer une relation qui n’est pas superficielle. C’est ton réseau, au bout du compte. [Il faut être] naturelle, j’ai une opinion et les journalistes le savent ».

Les relations avec le personnel des autres partis sont plus modestes. « Ça dépend des partis, et des fois on a de la compétition sur un même enjeu. Je ne sais pas quel député de l’autre côté va sortir dessus, j’essaie de le prévoir, mais on n’a pas bien bien de relations. Il y a des bars qui sont un peu les bars de chaque parti, sur la colline. Le Bloc, on retourne tout le temps à Gatineau le soir ». Il y a tout de même une nuance entre adversaire et ennemi, nous rappelle Camille. « J’ai des bonnes relations avec certains députés, même, d’autres partis, et avec des adjoints qui sont sur mon étage. On rigole quand il y a des votes jusqu’à 8h le soir. On va dans des cocktails, on va jaser ensemble, ça nous permet de parler de politique ». «Mais c’est difficile de créer de vraies relations », reconnait-elle, « si quelqu’un dit quelque chose, je l’enregistre, on est toujours en compétition. La politique, c’est un peu une bataille, d’ailleurs le terme campagne fait référence à la guerre. On est toujours sur nos gardes avec les autres partis politiques ».

Chacun son approche

« La politique, c’est très éphémère. Si tu veux une sécurité d’emploi, tu dois être prêt à faire beaucoup de compromis ». Ce n’est pas l’approche de Camille, qui reconnait que ceux qu’elle appelle « des mercenaires » ont une philosophie qui lui fait un peu peur. « C’est du monde vraiment compétent, des experts de la politique, et ce n’est pas des mauvaises personnes. Ils ont fait un choix de carrière, mais dans le mouvement indépendantiste je ne trouve pas ça très pertinent ». Il faut dire qu’ils y sont plus rares qu’ailleurs, ces partis ne portant pas exactement un projet fondé sur la stabilité et le maintien de conditions connues et prévisibles. Face à l’exigence de la fonction et l’ampleur de la tâche, on peut les comprendre de vouloir une certaine sécurité professionnelle. Mais à voir sa conviction, sa passion et sa volonté de contribuer au projet politique qui a su la convaincre, on peut aussi comprendre ses réserves. Même à l’ère des professionnels, la politique, est encore affaire de conviction.